Antibiotiques : leur usage résonné
nov. 18 2025, 11:20
Du 18 au 24 novembre, la Semaine mondiale pour un usage raisonné des antibiotiques met en lumière une question universelle : comment soigner efficacement tout en préservant nos ressources thérapeutiques ?
Au CHV des Cordeliers, cette démarche n’est pas un concept mais une pratique quotidienne. Médecine interne, chirurgie, anesthésie ou médecine préventive- chaque service veille à n’avoir recours aux antibiotiques que lorsque leur utilisation est véritablement justifiée, appuyée par un ensemble d’arguments solides.
L’objectif : traiter sans surtraiter, en réservant les antibiotiques aux situations où leur emploi est réellement justifié, dans une démarche de santé responsable et dans l’esprit de l’approche “One Health”, intégrant la santé humaine et animale.
L’antibiothérapie raisonnée n’est pas qu’un concept : c’est une urgence de santé publique. Les modèles épidémiologiques estiment que, si la tendance actuelle se poursuit, l’antibiorésistance pourrait être directement responsable de 32 millions de décès humains dans le monde d’ici 2050.
Découvrez 3 cas cliniques différents qui illustrent cette problématique dans notre pratique quotidienne.
Cas clinique n°1 - Obstruction du bas appareil urinaire chez un chat
Traiter la cause, pas d’antibiotiques par réflexe.
Chat européen mâle castré, 5 ans, hospitalisé pour abattement et vomissements dans un contexte d’obstruction du bas appareil urinaire.
Le sondage révèle une urine très hémorragique, les analyses montrent :
- Une absence de bactériurie,
- une paroi vésicale épaissie à l’échographie abdominale,
- et une fonction rénale rapidement rétablie après levée de l’obstruction
Aucune antibiothérapie n’est initiée. En effet, chez le jeune chat lors d’atteinte du bas appareil urinaire, les infections urinaires sont rares.
La prise en charge repose sur une levée de l’obstruction, la fluidothérapie, l’analgésie multimodale et le suivi étroit des paramètres sanguins (ionogramme et paramètres rénaux). A la maison, une prise en charge alimentaire et hygiénique est primordiale.
L’évolution est favorable sans complication et sans récidive.
Certaines situations cliniques, comme les polyuro-polydipsies avec anomalies échographiques, imposent parfois une couverture antibiotique transitoire dans l’attente des cultures.
L’enjeu est alors de réévaluer dès réception des résultats pour ajuster ou interrompre le traitement. C’est dans cet esprit qu’a été pris en charge le cas suivant.
Cas clinique n°2 – Polyuro-polydipsie chronique chez un Shar Pei
Quand la réflexion prime sur le réflexe.
Shar Pei mâle de 10 ans, présenté pour une polyuro-polydipsie marquée avec amaigrissement et fatigabilité du train arrière.
Les explorations (bilan hormonal, échographie, analyses urinaires) révèlent :
- une cystite modérée à l’échographie abdominale,
- une densité urinaire basse sans visualisation d’une bactériurie,
- et un ECBU en attente au moment du diagnostic.
Face à ce tableau clinique complexe, l’équipe opte pour une antibiothérapie de couverture courte (amoxicilline), associée à un contrôle bactériologique systématique et à une réévaluation programmée.
Ce choix illustre une décision raisonnée, où la prudence clinique ne s’oppose pas à la rigueur scientifique : l’usage raisonné des antibiotiques ne consiste pas à ne plus en prescrire, mais à savoir quand et pourquoi le faire.
Autre exemple où l’utilisation d’antibiotiques ne devrait plus être d’actualité :
L’utilisation du métronidazole en gastro-entérologie a longtemps été courante pour la prise en charge des entéropathies chroniques. Toutefois, comme en médecine humaine, il est désormais établi que les antibiotiques (en particulier le métronidazole) peuvent altérer durablement, voire de façon irréversible, le microbiote digestif et favoriser l’émergence d’une inflammation digestive chronique.
Cas clinique n°3 | Dysbiose majeure chez un Berger Blanc Suisse
Berger Blanc Suisse de 8 mois est présenté en centre hospitalier vétérinaire pour des diarrhées chroniques, une perte d’appétit, une baisse d’état général et un amaigrissement marqué.
Par le passé, ce patient a été traité a de multiples reprises pour une suspicion de giardiose (snap Giardia positif) avec plusieurs cures de fenbendazole, métronidazole et dernièrement par de l’amoxicilline/acide clavulanique.
Les explorations réalisées (bilan hémato-biochimique, folates, cobalamine, coproscopie par flottaison et par la technique de Baermann, échographie abdominale) montrent :
- Une gastro-entéro-colite marquée à l’échographie abdominale,
- une hypocobalaminémie compatible avec un trouble de l’absorption et une dysbiose majeure et une hyperfolatémie compatible avec une dysbiose majeure,
- une infestation massive par Toxocara canis.
L’antibiotique est arrêté, un probiotique contenant la souche Enteroccocus faecium, du psyllium et un changement alimentaire pour une gamme hypoallergénique est initiée. Lors de la réévaluation 1 mois après la visite, le patient n’a plus de diarrhée, a un bon appétit et a une note d’état corporel normal (repris 4 kg). La coproscopie de contrôle montre une absence de parasite.
Ce cas illustre qu’au-delà des risques d’antibiorésistance associés à un usage non raisonné des antibiotiques, chaque administration peut entraîner une dysbiose majeure, avec des répercussions potentiellement très délétères pour l’animal. En outre, le rééquilibrage de la flore digestive chez cet animal déséquilibré par la prise d’antibiotique, a permis une résolution des signes cliniques.
En médecine préventive : la fin de l’antibiotique “de confort"
Autre évolution majeure : la stérilisation sans antibiothérapie systématique.
Grâce à des protocoles d’asepsie rigoureux, une instrumentation dédiée et une durée opératoire maîtrisée, la majorité des chirurgies de convenance sont réalisées aujourd’hui sans antibioprophylaxie.
Le suivi post-opératoire rigoureux et l’expérience des équipes permettent de garantir des suites simples, démontrant qu’un protocole chirurgical bien conduit suffit à prévenir les infections.
En chirurgie : des décisions fondées sur le risque réel
En chirurgie spécialisée, les pratiques ont également évolué :
- Pyomètre non compliqué → injection unique de céfazoline peropératoire, sans relais postopératoire
- Fracture fermée → absence d’antibioprophylaxie, le risque infectieux étant faible sous conditions d’asepsie stricte
- Hernie discale → neurochirurgie stérile, sans antibiotique sauf complication ou immunodépression
Ces choix traduisent une politique raisonnée : adapter, pas généraliser.
Les antibiotiques critiques : un recours encadré
Les antibiotiques dits critiques (fluoroquinolones, céphalosporines de 3e génération, macrolides, colistine) sont réservés à des situations précises, validées par un antibiogramme et une concertation interdisciplinaire.
Chaque décision vise à préserver ces molécules pour les cas graves, tout en limitant la pression de sélection sur les bactéries multirésistantes (MRSP, entérobactéries BLSE).
Des outils pour mieux raisonner
Le CHV des Cordeliers s’appuie sur des technologies permettant de baser les prescriptions sur des preuves tangibles :
- Cytologies immédiates,
- analyse d'urine extemporanée avec analyse microscopique du culot urinaire,
- culture urinaire avec antibiogramme réalisée en laboratoire,
- et imagerie haute résolution pour identifier précisément la localisation et l’origine des infections.
Ces moyens diagnostiques permettent d’éviter les traitements empiriques, et de renforcer la précision thérapeutique.
Une mission commune avec les vétérinaires référents
La gestion raisonnée des antibiotiques est avant tout une mission commune entre le CHV et les vétérinaires référents. En partageant les résultats, les analyses et les protocoles, nous contribuons ensemble à une médecine fondée sur la preuve, responsable et durable, au service des patients et de la profession.